1. La rencontre

Un couple fait son entrée dans le bar. Je les regarde du coin de l’oeil. Ils sont tous les deux grands, bruns. Ils ont l’air aussi l’air relax que moi. Ils s’installent à la table et commencent à discuter, complices. Elle pose à plusieurs reprises sa main sur son bras et il rapproche plus que nécessaire son visage d’elle quand il lui parle. Alors qu’il lui murmure quelque chose à l’oreille, elle éclate de rire en renversant la tête vers l’arrière. Elle affiche la blancheur de sa gorge et celle de sa poitrine révélée. Elle aussi s’est mise en robe légère évocatrice. Nous sommes au moins d’eux à en profiter en ce moment. Il n’y a personne à part et le barman est plus préoccupé par moi que par sa salle. L’homme se lève pour venir donner sa commande. Pendant une seconde il me regarde, retourne la tête, puis se tourne à nouveau vers moi. Je prend le temps de plonger les yeux dans les siens. Cette seconde, cette délicieuse seconde qui se prolonge juste un peu trop longtemps pour être naïve. Alors que je bois une gorgée en le regardant, je sens l’humidité sur mes lèvres. J’imagine ces gouttes qui perlent sur ma bouche. J’aime ses yeux sur moi. Je lui souris et les coins de ses yeux se plissent pour me rendre la pareille. Je ne vis que pour ces moments. Ces rencontres improbables, ces instants de complicité volés au quotidien. Je suis offerte. Il le sait, il le sent.

Le barman prend sa commande et brise ce mince fil. L’homme hésite maintenant entre rester et retourner à la table où sa copine l’attend. 

Il esquisse un sourire très discret et je laisse ses yeux parcourir mes cuisses et ma poitrine avec complicité. Doucement, j’ouvre un peu la jambe pour la coller contre la sienne. Il ne bouge pas, mais a détourné les yeux. Je sens bien que et sa timidité l’empêche de me parler. Pourtant, son regard me dévore. Je ne veux pas non plus créer de malaise avec sa copine. Je l’aborde : «Salut, j’ai longtemps habité ici, mais je suis à l’étranger maintenant. Je me cherche un endroit sympathique pour souper ce soir? Vous avez une recommandation pour un resto?» J’ai utilisé le vous, inclusif. Pour elle. Les cocktails sont prêts. Il bafouille qu’il va y penser et fait un signe de tête vers sa table. 

Je reprends la conversation avec le barman, l’esprit ailleurs. Je leur jette un regard de temps en temps. Je sens, et j’espère bien que je suis leur sujet de conversation.  

Photo by cottonbro from Pexels

Il revient vers le bar, toujours intimidé, il me demande : «Tu veux venir discuter avec nous, pour les restos, c’est vraiment Elsa qui est la meilleure.» Je jette un coup d’oeil à cette Elsa à la table, ravie de voir qu’elle soutient mon regard et me sourit avec encouragement. Je me lève pour le suivre alors que le barman se lamente, dépité : «Hey! Tu m’abandonnes?» J’ai une dernière hésitation pour ses yeux craquants, ses tatouages, mais j’ai vraiment envie de beaucoup plus ce soir. Et si ça ne va pas… je pourrai toujours revenir au bar!

Me voilà à leur table. Je ne sais pas trop lequel sera le plus difficile à séduire, ou si c’est déjà fait. Ils sont très dévoués pour me donner leurs recommandations de restos, sans peut-être se douter que ce n’est pas de nourriture que j’ai faim. Comme à mon habitude, mes mains se posent distraitement sur un bras, sur une cuisse. Disons que je teste le terrain. Les deux réagissent avec plaisir à ces contacts. Du moins, ils ne se sauvent pas. Il n’y a pas de malaise. Je me retourne vers elle, lui demande ce que qu’elle fait dans la vie. Le blabla habituel. Encore une fois, tout n’est qu’un prétexte à laisser mes yeux dans les siens. Elle soutient mon regard, un demi sourire sur les lèvres. Ultimement, je sais bien que ce sera elle qui prendra la décision. En pivotant son corps vers moi, elle a appuyé sa jambe contre la mienne. À peine un effleurement. Alors qu’elle se penche vers moi pour m’écouter, je vois la naissance de ses seins dans l’échancrure de sa robe. Elle regarde les miens avec intérêt et fort peu de discrétion, mais je ne suis pas certaine qu’elle s’en rend vraiment compte. Je croise les yeux de son compagnon. Lui, il s’en est rendu compte…

Toi? Qu’est-ce que tu fais? Je souris, mon travail est tellement indécent que ça en est fabuleux : «Je suis galériste à Berlin. Nous avons un petit espace où nous montons des expositions d’art contemporain autour du thème du corps et du désir. En ce moment, je collabore avec une artiste. Je pose presque nue, trois heures chaque soir, cinq soirs par semaine. Les gens viennent me raconter leurs fantasmes et je les écoutent, étendue sur une méridienne seulement vêtue d’une courte robe de nuit transparente. Les conversations sont enregistrées et l’artiste les modifient et les fait jouer comme trame sonore. C’est donc une oeuvre d’art qui évolue de jour en jour.» 

Ils me regardent, intéressés et amusés. J’ai aussi envie d’en savoir plus. Il te raconte qu’ils sont ensemble depuis huit ans. Qu’ils aiment partager des choses ensemble. Je me rapproche de lui pour l’encourager à parler : «Des choses comme quoi?» Il répond : «De la musique, de spectacles, des livres?» Perplexe, je me demande s’il fait exprès ou s’il est vraiment trop timide. Je plonge : «Le shibari, vous connaissez?»  Il y a quelques secondes de silence. «C’est l’art japonais d’attacher. Lors d’une exposition l’année dernière, j’étais la muse d’un vieux maître. Chaque jour pendant une semaine, je me déshabillais complètement devant lui et il prenait deux heures pour te ligoter avec application. La foule était ensuite invitée à participer à une cérémonie du thé. Tout le monde buvait doucement en silence devant mon corps ligoté et suspendu au plafond. Puis, à la fin de la cérémonie, le maître demandait à une personne de se déshabiller pour venir me détacher. Ça pouvait être n’importe qui. Parfois un homme, une femme. Jeune ou vieux. Je restais ensuite quelques minutes à tourner sur moi-même pour que tous puissent voir les marques des cordes sur mon corps.»

Je vois dans son visage que j’ai fait naître des images de mon corps attaché, offert. Son sexe s’est dressé. Probablement qu’il s’imagine m’enrouler lui-même doucement dans une corde pour me soumettre ensuite à ses caprices. Sa copine se sent un peu mise à l’écart par notre complicité. Je lui demande : «Ça vous plait ce genre de jeux?» Elle répond un peu rapidement: «Je ne peux pas s’imaginer trouver du plaisir dans le fait d’être contrainte ou immobilisée. J’aime bien être active.» Je la regarde : «Je comprends, mais c’est bien aussi de jouer. Peut-être qu’attachée contre le corps d’une autre, tu pourrais y prendre plaisir. Ou attacher une autre… »


Il me regarde, rêveur, je sens que son imagination est déjà en train de nous faire subir à toutes les deux de délicieux supplices érotiques. Il regarde mes mains, mes poignets probablement. Je me demande s’il sait faire les noeuds. Peut-être que lui aussi. Quand mes désirs prennent toute la place, la réalité devient confuse. 

Je me retourne vers elle, croise son regard malicieux. Je me rends compte qu’elle s’amuse du trouble que j’ai causé chez son partenaire. Ça me plaît. Elle me plaît.

Elle pose doucement une main sur ma cuisse. Je me tourne vers elle et elle ne retire pas sa main. Elle me caresse délicatement, à peine, comme pour reprendre l’initiative de la relation. 

Les deux sont à la fois amusés et émoustillés par mes histoires et je prends plaisir à la conversation. Ils sous-entendent que je serais peut-être un peu mégalomane, mais mon allure délurée leur plaît assurément. Il commande une autre tournée de cocktails et les mains se font plus audacieuses. Elle a discrètement passé ses doigts sous la bordure de ma jupe et me caresse maintenant l’intérieur de la cuisse avec délicatesse. Directement sur la peau.  Je commence à avoir plus de difficultés à me concentrer sur la conversation. À ce point-ci, est-ce que ça a vraiment de l’importance? Je les regardent, complices, rieurs, souriants. Je ne sais toujours pas si je fais partie d’un fantasme ou de leur réalité. Elle se lève pour aller à la salle de bains. J’en profite pour regarder ses fesses qui ondulent, anormalement, à chacun de ses pas. Il surprend mon regard, me sourit. 


C’est le signal que j’attendais.

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